La coopération économique franco-allemande à l’heure du Covid-19: entre bonne volonté et casse-tête frontalier

Par Théo Burgevin et Joël Crisetig

Angela Merkel et Emmanuel Macron viennent-ils de donner un second souffle à l’Union européenne ? Quoiqu’audacieuse, cette question peut se poser après l’annonce, le 19 mai, d’un plan de relance européen de 500 milliards d’euros en réponse à la crise sanitaire et la récession économique qui frappent l’Europe. A priori anodine, cette nouvelle intervient dans un contexte très délicat de la relation franco-allemande, surtout sur les questions économiques.

Il faut rappeler que le couple franco-allemand donnait l’impression d’être à l’arrêt depuis 2017, avec d’un côté un président français enthousiaste, même (peut-être trop) audacieux, avec de l’autre une chancelière usée par 12 années de pouvoir et freinée par une coalition dysfonctionnelle, empêchant toute réforme d’envergure de l’économie européenne. Les divergences et les accrochages prenaient le dessus sur les annonces encourageantes : on peut citer notamment le projet de création d’un budget de la zone euro, que le président Macron jugeait stabilisateur et promettant plus de coordination économique alors que les Allemands refusaient d’abandonner quelque souveraineté budgétaire que ce soit à l’Union européenne, surtout depuis la crise grecque de 2011.

C’est ainsi que l’annonce, survenue le 20 mai, d’un plan de relance européen à hauteur de 500 milliards d’euros en réponse à la crise sanitaire et économique qui en découle doit être vue comme une bonne nouvelle pour les europhiles et ceux qui croyaient encore au moteur franco-allemand de l’Europe. Faisant une fois encore preuve de son pragmatisme, la chancelière Merkel a su s’élever au-dessus des débats qui agitaient son pays sur la nécessité ou non du mutualiser les dettes avec les plus touchés par la crise du Coronavirus – qui se trouvent aussi être ceux qui sont déjà les plus endettés et sont vus comme peu rigoureux dans leur gestion des finances par des Européens du Nord obsédés par l’équilibre budgétaire. En effet, certaines voix au sein du monde politique allemand refusaient de « payer pour les autres », estimant que tous les prêts devaient être remboursés par ceux qui en bénéficient, et non par les 27 membres de l’UE. Cette approche dite « frugale » était jusqu’à présent défendue en outre par l’Autriche, les Pays-Bas, la Suède. En se posant du côté d’Emmanuel Macron, Angela Merkel semble faire un pas important vers une plus grande entraide économique entre Etats européens en ces temps de crise. Et quitte, pour ce faire, à briser des tabous et à dépasser les clivages. Cette annonce renforce le rôle de l’UE dans la relance économique post-virus et replace le couple franco-allemand au cœur de ce projet.

Même si les preuves de bonne volonté ont une valeur symbolique forte en ces temps où une réponse forte de l’UE à la crise se fait attendre, la coopération économique franco-allemande se joue avant tout sur le terrain, dans les zones frontalières à cheval sur les deux pays.

C’est ainsi, que le quotidien des travailleurs et autres transfrontaliers s’est vu être bousculé, d’un jour à l’autre, suite à l’annonce de la fermeture des frontières. En effet, sur décision du ministère de l’Intérieur allemand, Horst Seehofer, les frontières avec l’Autriche, la Suisse, le Luxembourg, le Danemark et enfin la France sont devenus des lieux de contrôles permanents, empêchant alors une myriade de personnes de se rendre dans leurs familles respectives, d’aller travailler, de rejoindre des amis et encore dans bien d’autres cas. On a vu alors le député de la 6ème circonscription de Moselle, Christophe Arend, ainsi que des membres du Bundestag, tels que Andreas Jung, dénoncer ces mesures jugées absurdes pour certains ou bien contraignantes pour d’autres. Ces deux responsables politiques sont aussi les présidents des bureaux français et allemand de l’APFA (l’Assemblée parlementaire franco-allemande).

Il est vrai que cette fermeture de frontière a retenti chez beaucoup comme un repli nationaliste, où les valeurs européennes auraient soudainement disparu des volontés de nos deux nations pour cause de la rapidité du virus, c’est ce qu’expliquait il y a peu le maire socialiste de Strasbourg, Roland Ries. Ainsi dès l’annonce de la fin des contrôles aux frontières, soulagements, accolades étaient au rendez-vous parmi la population et les différents responsables politiques des villes et régions transfrontalières.

Aujourd’hui, c’est environ 4 millions de personnes qui traversent cette frontière chaque année. 

Un des exemples probablement des plus symbolique et significatif est celui du pont Beatus-Rhenanus entre Kehl et Strasbourg reliant les deux rives du Rhin, qui sépare la France de l’Allemagne. Symbolique, en effet, car le tramway traversant ce pont a donc eu pour terminus la frontière franco-allemande, ce qui a choqué beaucoup de locaux, concernant cette liaison vieille de plus de 120 ans, à l’époque où l’Alsace fut allemande. Aujourd’hui, c’est environ 4 millions de personnes qui traversent cette frontière chaque année. Soignants, entrepreneurs, ouvriers, indépendants et encore beaucoup d’autres corps de métiers travaillent de l’autre côté du Rhin. Nombreux sont ceux aussi qui visitent leurs proches de façon quotidienne, certes ils ne sont qu’à quelques kilomètres les uns des autres seulement une frontière les éloigne ; une frontière, ici, qu’on pourrait même voir de façon physique grâce ou à cause du Rhin…

Un pacte régional entre la région Alsace et le Land du Bade-Wurtemberg devrait probablement voir le jour afin de tirer les leçons de cette crise. 

Enfin, suite à la visite de la Secrétaire d’État aux affaires européennes, Amélie de Montchalin, qui a vivement remercié ses collègues allemands pour la prise en charge de patients français dans des cliniques allemandes, un pacte régional entre la région Alsace et le Land du Bade-Wurtemberg devrait probablement voir le jour afin de tirer les leçons de cette crise, et pouvoir ainsi mieux anticiper d’autres problèmes transfrontaliers. Après l’annonce d’Emmanuel Macron, affirmant en outre que tout ne devait pas se décider à Paris, ces engagements régionaux plus proche du terrain sont possiblement une chance pour les populations et l’émancipation de ces territoires.

Illustration de René Leroy

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