La CDU, un acteur phare des relations franco-allemandes

Aujourd’hui démarre le 33ème congrès de la CDU. Toute la semaine, Denkfabrik, grâce au travail de Moritz, vous a proposé une série d’articles présentant le parti ainsi que ses trois candidats. Aujourd’hui, pour conclure cette série, nous vous proposons un article revenant sur les relations entre la CDU, ses chanceliers et chancelière au pouvoir et leurs homologues français, depuis 1945.

De Léandre Lepers

Au sortir d’un troisième conflit en 70 ans opposant français et allemands, les différents dirigeants français et allemands qui se sont succédés eurent l’essentielle tâche d’établir une paix durable. Ce long procédé fut modelé par différents dirigeants de chaque côté du Rhin, dans lequel la CDU, du côté allemand, puisqu’elle a été au pouvoir 51 années sur les 71 depuis la création de la République fédérale d’Allemagne, a joué un rôle prépondérant. Durant ce demi-siècle a la tête du pays, la CDU y a propulsé quatre chanceliers et une chancelière : Konrad Adenauer, Ludwig Erhard, Kurt Georg Kiesinger, Helmut Kohl et Angela Merkel.

Même si la France a mis longtemps à s’imaginer un destin totalement autonome pour une Allemagne unie, allant jusqu’à refuser la CED en 1954 de crainte de voir l’Allemagne se remilitariser, les prémices de la construction européenne dessinent le début d’une relation franco-allemande étroite, comme l’entrée de l’Allemagne dans la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1950 l’illustre. La création de la CECA fut notamment le premier résultat d’une collaboration franco-allemande, puisqu’elle a été impulsé par Schumann en France et son homologue allemand de la CDU Adenauer. Cette première étape marque la prise de conscience, des deux côtés du Rhin, de devoir se rendre interdépendant l’un de l’autre, afin d’éviter un énième conflit qui les replongerait dans un tourbillon sans fin. Un autre fait marquant de cette réconciliation fut la signature du traité de l’Elysée par de Gaulle et Adenauer en 1963. Tout comme l’illustre le discours de Charles de Gaulle à la jeunesse allemande à Ludwigsburg en 1962, ce traité posait les bases d’un rapprochement concret entre les deux populations, assoiffées de paix. Il permit notamment la création de l’OFAJ, qui a alors servi de relais entre les deux jeunesses, afin qu’elles apprennent à se comprendre, se connaître en échangeant afin de s’assurer une paix durable. Ainsi, grâce à ces pas successifs vers le voisin, la CDU au pouvoir du côté allemand et ses homologues français ont changé la vision du voisin. Celui-ci n’était plus un ennemi héréditaire mais un frère avec qui l’on pouvait échanger, s’enrichir culturellement mais également économiquement. 

Ainsi, en plus d’être un simple initiateur d’échanges culturels pour rapprocher deux populations jusqu’alors profondément divisées, ce traité de l’Elysée posa les premières bases concrètes d’une coopération à l’échelle binationale qui devait servir de moteur à l’intégration européenne. Pourtant, avec Erhard chancelier, les relations avec de Gaulle et la construction européenne connurent quelques émois. Alors encore ministre de l’économie, ce dernier accepta la création la Communauté économique européenne en 1957 mais critiquait le fait qu’elle ne représentait qu’une trop petite partie de la vraie Europe, notamment car la Grande-Bretagne n’en faisait pas parti. Six ans plus tard, Erhard devint chancelier. La même année, Charles de Gaulle s’opposa à l’intégration de la Grande-Bretagne à la CEE. De Gaulle regrettera notamment le rapprochement de Erhard avec Washington, lui reprochant de laisser de côté Paris. Le contraste entre de Gaulle, dynamique et exigeant et Erhard, vieillissant vite, perdant ses capacités physiques et intellectuelles devint un obstacle et un frein pour le président français. De Gaulle ira jusqu’à le qualifier de « ludion » et se féliciter du changement intervenu chez leurs voisins lors de son départ en 1966. Vint ensuite Kiesinger. Ce dernier retendra une main vers la France de Gaulle. Considérée comme « francophile », la grande coalition au pouvoir en Allemagne échoua cependant à recréer un duo comme l’était celui de Gaulle et Adenauer. Les avis étaient trop divergents, comme l’illustrent les désaccords France-Allemagne sur la question de l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, à laquelle le président français était opposé, ou la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse, inconcevable pour les allemands.

Laissant la chancellerie au parti socialiste allemand de 1969 à 1982, ce sont pourtant bien les premiers élans impulsés en grande partie par de Gaulle et Adenauer qui provoquèrent la mise en place d’un marché unique durant cette période.

En 1982, la CDU est de retour au pouvoir avec Kohl. Deux ans plus tard, Mitterrand est élu président en France. Cette fois-ci, les rôles s’inversent, la France a à sa tête un président socialiste et l’Allemagne de nouveau un chancelier centriste-droite. Néanmoins, les deux chefs d’Etat ne s’arrêtèrent pas à leurs étiquettes politiques et, main dans la main, comme ils le firent tel un symbole à Verdun en 1984 pour commémorer les morts de la première guerre mondiale, ils approfondirent l’idylle franco-allemande et la construction européenne. Se rencontrant près de dix fois par an, ce duo initia le traité de Maastricht en 1992 et l’Acte Unique en 1996 et notamment la chaîne Arte.

Après le passage Schroeder, le retour de la CDU à la chancellerie avec Angela Merkel marqua également un tournant dans les relations franco-allemandes, malgré le non français à la constitution européenne, en 2005, et les intentions de Merkel plutôt atlantistes. Pourtant, très vite, Merkel est convaincue de l’essentialité d’un tandem franco-allemand fort, comme lui rappellera le président français Jacques Chirac : « pour bien fonctionner, l’Union Européenne doit comporter un axe franco-allemand réellement solide ». Néanmoins, alors à la fin d’un mandat qui dura 12 ans, Chirac et Merkel n’eurent pas réellement le temps d’apprendre à se connaître. L’évidence du couple franco-allemand se confirma pour la chancelière allemande lors de l’arrivée de Sarkozy à l’Elysée. De caractères très différents, Angela Merkel se vit même offrir les films de Louis de Funès pour apprendre à connaître son futur homologue français. Sceptiques quant au nouveau président français, les dirigeants allemands furent convaincus par sa volonté de réanimer l’Union Européenne en promettant de faire passer l’idée de la constitution européenne par une autre voie que celle du référendum. Ensemble, ils subirent la crise économique de 2008 et sauvèrent ce qui était encore rattrapable grâce au pacte de stabilité. Alors qu’il avait annoncé durant sa campagne vouloir travailler étroitement avec l’Espagne, c’est bien le duo Merkozy qui se fit connaître entre 2007 et 2012. Les deux trouvèrent notamment un accord emblématique, à Deauville, en 2012, autorisant l’Espagne et l’Italie alors en pleine crise à emprunter à des taux très bas. Seuls contre tous, le duo s’attira notamment les foudres des plus grandes institutions européennes, le Parlement, la Commission et la Banque Centrale Européenne. Une « späte Liebe » qui rendrait presque aveugle.

Le tandem Hollande-Merkel connu des débuts difficiles, puisque Hollande se présentait en réelle rupture de son prédécesseur et que Merkel avait affiché son soutien au président sortant. D’avis divergents, c’est Angela Merkel qui gagna le bras de fer en faisant signer François Hollande le pacte de stabilité, qu’il considérait comme trop autoritaire. Malgré quelques malheurs qui les rapprochèrent, comme les attentats de Paris en 2013 et 2015 ou encore le conflit russo-ukrainien, leurs divergents budgétaires étaient bien trop profonds. Ceux-ci n’empêchèrent pas François Hollande d’adresser des mots flatteurs à la chancelière : il dit alors que son partenaire politique à Berlin n’était pas “autoritaire, ni désobligeant, ni distant”, mais plutôt “sérieux, intelligent, soucieux de trouver un équilibre”. Le rapport de force du côté allemand, Macron n’arrive pas avec la volonté de l’inverser. Il est pro-européen et veut même approfondir la relation franco-allemande. Néanmoins, son discours de la Sorbonne à son arrivée au pouvoir en 2017 laissé sans réponse par Berlin lui resta au travers de la gorge. Subissant les votes sanctions d’Allemands n’acceptant pas sa politique pro-migratoire deux ans auparavant, Merkel n’avait-elle plus la force d’entamer de tels chantiers pour l’Union Européenne ? Berlin et Paris perdirent même l’habitude de se concerter avant chaque prise de décision importante sur le plan national. Mais très vite, confrontés au Brexit et à la crise du Covid, les deux actuels dirigeants se remirent à travailler étroitement et l’accord trouvé l’été dernier pour le plan de relance européen remit du baume au cœur à tous les franco-allemands et européens convaincus.

A quelques mois de son départ, c’est avec une certaine nostalgie et émotion que nous verrons Merkel quitter la scène politique. Elle, qui a vu tant de présidents français défiler, c’est maintenant autour des français de voir un nouveau visage à la chancellerie. Pour toute une génération, la mienne en tout cas, ça sera même presque une première, étant trop jeunes pour nous souvenir de la passation de pouvoir Schröder-Merkel. Et nos aînés en auraient presque même perdu l’habitude.

Puisqu’elle a fourni 5 des 8 derniers chanceliers allemands depuis la création de la République Fédérale d’Allemagne en 1949, la CDU dut étroitement travailler avec ses homologues français. Grâce à des européens convaincus à sa tête, le premier parti d’Allemagne peut se targuer d’avoir été à l’origine de ce qu’est l’Union Européenne aujourd’hui et d’en être encore un acteur principal, même si entre deux la SPD n’y a pas été pour rien. Elever la réussite de ce parti à l’échelle de la réussite de la construction européenne de 1949 à aujourd’hui donne le vertige et permet de comprendre la place majeure qu’occupe ce parti en Allemagne, et en Europe.

Telle une cohabitation au sein même d’un pays, un duo France-Allemagne paraissant déséquilibré ou distant finit toujours par s’appréhender, se découvrir, se comprendre, coopérer et même parfois s’apprécier.

On dit que pour aimer un Allemand, il faut le comprendre et que pour comprendre un Français il faut l’aimer. Cette règle s’applique aussi bien à l’Elysée et à la Chancellerie.

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