La culture, catalyseur de l’amitié franco-allemande

Par Noushine Dorrani

Traditionnellement, deux idées de la Culture s’opposent : la culture nationale d’un côté et la culture individuelle de l’autre. Les partisans du premier concept affirment pouvoir dresser un tableau du français type comme de l’allemand type, ou plutôt de leur manière d’être. Ainsi, le français lambda aime le vin, la fashion-week et les grèves, tandis que son homologue allemand aime la bière, les voitures et l’ordre. Aussi de nombreux livres, destinés aux businessmen ou aux touristes, expliquent comment se comporter dans tel ou tel pays, comment se saluer etc. Tout ça dans le but d’éviter un faux-pas culturel.  Les partisans du second concept rejettent cette idée d’une culture nationale, jugée caduque, tant les expériences et les ressentis diffèrent d’un être humain à l’autre. Il est évident qu’un breton ayant vécu vingt ans au japon n’a pas la même conception du monde qu’un breton resté toute sa vie dans son village natal.

En effet, avant de nouer des amitiés enflammées, il nous faut, d’abord, apprendre à nous connaître.

Malgré tout, une culture nationale, au sens de bannière de références communes, d’évènements sportifs ou politiques qui ont marqué les esprits d’une génération, de chansons qui ont été entonnées à l’unisson, ou de répliques de films, répétées encore et encore, ne semble pas complétement dépassée. Niçois ou parisien, breton ou corse, tout le monde a vu Intouchables, de même sorte que munichois ou berlinois, tout le monde connait (T)Raumschiff Surprise. Malheureusement, ces références peinent à traverser les frontières et sombrent généralement dans les profondeurs du Rhin avant d’atteindre la rive. Cela représente un obstacle dans le tissage de liens forts entre la jeunesse française et la jeunesse allemande. En effet, avant de nouer des amitiés enflammées, il nous faut, d’abord, apprendre à nous connaître, ce qui passe généralement par ce qu’on qualifie de « small talk » ou conversation polie sur des sujets légers. Celle-ci est beaucoup plus facile, dès lors que les deux personnes qui s’y essaient, sont issues d’une même culture.

 Les étudiants français en Allemagne ont en effet souvent eu l’occasion d’écouter leurs voisins parler de leurs œuvres littéraires au programme de l’Abitur, dans un contexte de small talk justement. Alors le débat commence : qui a aimé Homo Faber de Max Frisch, qui l’a détesté et pourquoi ? En tant que français, on peut se sentir décontenancé : Max qui ? Andoquoi ? Très vite, l’organisation spatiale du groupe change, les français se rassemblent et disparaissent dans ce qui s’apparente à une tentative de fuite et entament alors une nouvelle conversation : « Je suis tombé sur Ruy Blas à l’oral de français, la poisse… » et le débat de reprendre de plus belle, les français d’un côté, les allemands de l’autre : une tâche d’huile dans un verre d’eau. Les jeunes français et les jeunes allemands n’ont, globalement, pas du tout les mêmes références !

Il existe bien sûr des exceptions : les contes de Grimm ont bercé les enfances des petits français, comme celles des petits allemands, Barbara le disait en 1964 dans « Göttingen ». Certains courageux osent traverser les frontières pour aller voir ailleurs, comme les élèves d’Abibac français et allemands qui eux, ont lu respectivement Max Frisch et Molière, ou encore la jeunesse alsacienne qui comme sa voisine outre-Rhin, écoute de la Ballerman et autres Schlager en soirée. Ces exemples ne representent malheureusement qu’une minorité de ce qu’on pourrait appeler « la culture franco-allemande » et tant de choses restent encore à faire pour unifier et densifier ces références communes ! Bien entendu, certains dispositifs existent déjà. Dès 1988, nos deux états ont souhaité renforcer leurs liens culturels et artistiques, par la création du Haut Conseil Culturel Franco-Allemand.  Quinze ans plus tard est créé le Fond culturel franco-allemand, à l’occasion du 40ème anniversaire du traité de l’Elysée. Il a pour vocation la coopération culturelle franco-allemande, et soutient des projets visant l’intégration européenne. Ont suivi les fonds Impuls neue Musik, Perspektive et Transfabrik, lancés en 2009, 2014 et 2015, favorisant respectivement, grâce à des appels à projets, la musique contemporaine, l’architecture et le spectacle vivant binationale.

L’expression « barrière de la langue » est très imagée : il s’agit d’un réel obstacle, au sens physique du terme, à la propagation d’éléments culturels de part et d’autre du Rhin.

Alors pourquoi, malgré toutes ses structures, une culture franco-allemande sous forme de lot de référence communes sur lequel s’appuient les partisans du small talk, peine-t-elle à s’imposer ? Manifestement, la culture de nos nations ne s’est pas faite en cinq ou en dix ans, il s’agit d’un très long processus qui prend ses racines dans l’Histoire, comme une sorte de fossilisation des habitudes d’autrefois, là où la volonté de renforcer les liens entre l’Allemagne et la France est, quant à elle, très récente. Toutefois, il est dommage de voir la culture comme une institution figée, fossilisée. La culture est un flux, un flow, un courant dense, rapide et dynamique. Mais tout éventuel transfert culturel d’un pays à l’autre s’avère plus difficile lorsque la langue est différente ! L’expression « barrière de la langue » est très imagée : il s’agit d’un réel obstacle, au sens physique du terme, à la propagation d’éléments culturels de part et d’autre du Rhin. Alors, on en revient à cette éternel combat des enthousiastes du monde franco-allemand : Il faut encourager l’apprentissage de la langue de l’autre !

C’est en cours d’allemand qu’on voit La Vague et Goodbye Lenin, c’est en cours d’allemand qu’on lit Der Erlkönig, c’est en cours d’allemand qu’on écoute Rammstein et Nena. C’est là qu’on y apprend les recettes de Plätzchen de Nöel ! Nos voisins disent la même chose : c’est en cours de français qu’ils regardent Les Choristes en mangeant des crêpes. Et même si effectivement, les portraits dressés par les manuels scolaires relèvent parfois du cliché, ils représentent une porte d’entrée vers un monde plein de richesses.

Illustration de René Leroy

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