La défense: point de discorde de nos deux nations?

Par Théo Burgevin et Joël Cristig

C’est le 22 janvier 2019, jour de la ratification du Traité d’Aix-la-Chapelle, que l’idée d’une plus grande coopération et intégration franco-allemande s’est imagée, exposant alors des objectifs concrets pour l’avenir des frontaliers du Rhin. Ce dit Traité agita sans trop attendre une grande partie de nos politiques, certains voyant en ce Traité une perte de souveraineté notoire, où d’autres se réjouissent d’une Europe à une seule et même vitesse, qui devient par ces accords une union bien concrète que prônait Robert Schuman, il y a 70 ans.

Une dissension se remarque alors, et elle s’articule autour de nos politiques de défense (Article 4, 5, 6 et 8 du Traité). La France va-t-elle céder son siège permanent au sein du conseil de sécurité de l’ONU ? La réponse mérite probablement impartialité. Peut-on vraisemblablement parler d’une menace allemande dans la politique de défense de la France ?

Le traité traduit la volonté de l’Allemagne que la France s’engage à la soutenir pour une réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, qui lui permettrait d’obtenir un siège permanent aux côtés des vainqueurs de la seconde guerre mondiale qui en détiennent déjà un (France, États-Unis, Royaume-Uni, Chine et Russie). D’autres pays comme le Brésil, le Japon et l’Inde revendiquent aussi une place, compte tenu de leur puissance économique dans le monde. Ce sujet est abordé dans la deuxième partie de l’article 8 du traité : « Les deux États s’engagent à poursuivre leurs efforts pour mener à terme des négociations intergouvernementales concernant la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies. L’admission de la République fédérale d’Allemagne en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies est une priorité de la diplomatie franco-allemande. »

L’Allemagne revendique aussi un siège européen, ce qui n’est pas tellement une nouveauté. Le contrat de coalition allemand signé par la CDU, la CSU et le SPD en mars 2018, fait cohabiter deux objectifs : un siège permanent allemand et un européen. « L’Allemagne veut assumer davantage de responsabilités en matière de paix et de sécurité, notamment en occupant un siège permanent au Conseil de sécurité. Pour les années 2019-2020, nous aspirons à un siège non-permanent au Conseil de sécurité. Pour l’avenir, nous ambitionnons d’obtenir un siège permanent pour l’Union européenne. »

On observe alors une contradiction apparente entre la volonté affichée par Merkel de revendiquer un siège permanent pour l’Allemagne (dans le traité d’Aix-la-Chapelle), et la volonté de la CDU de promouvoir un siège européen à l’ONU.

Pourtant la chancelière parle bien d’un siège européen commun dans lequel se fondrait la France, comme l’annonçait par ailleurs le ministre allemand des Finances, Olaf Scholz. Effectivement, le vice-chancelier et ministre des finances allemand, avait proposé « qu’à moyen terme, le siège de la France pourrait être transformé en siège de l’UE ». Cette proposition fut froidement reçue par la diplomatie française : Gérard Araud, alors ambassadeur de France aux États-Unis, avait rappelé à l’Allemagne que « c’est juridiquement impossible car contraire à la charte des Nations unies. La modifier serait politiquement impossible ». Cette impossibilité était déjà prise en compte par le gouvernement allemand, puisqu’elle figurait dans une séance de question-réponse publiée par le ministère des affaires étrangères allemand en juillet 2018.

Il n’y a pour le moment aucune précision pour savoir si un nouveau siège devait être créé ou si la France devait mettre le sien à disposition, même si c’est actuellement la seule manière envisageable.

Les réponses de la chancelière Merkel restent tout de même assez confuses. A dessein, selon le politologue spécialiste des relations franco-allemandes Stefan Seidendorf : « C’est une façon tactique de ne pas avoir à se prononcer sur le fond de la contradiction apparente. La stratégie du gouvernement allemand est d’obtenir d’abord un siège allemand, puis on verra pour la suite. » La cheffe du gouvernement allemand ne s’est pas exprimée concernant l’impact qu’un siège européen pourrait avoir sur la France, se bornant à évoquer le scepticisme de Paris à propos du siège européen.

Le gouvernement français ne partagera son siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU «ni avec l’Allemagne ni avec aucun autre État»

Cette brève confusion a poussé la France à hausser le ton. Le 11 mars 2019, alors que l’Assemblée nationale validait la proposition de résolution visant à créer le Parlement franco-allemand, la ministre des Affaires européennes, à l’époque Nathalie Loiseau, a profité de la présence de députés allemands au Parlement pour marteler que la France ne céderait pas son siège au Conseil de sécurité de l’ONU, au profit de qui que ce soit : «Les discussions que vous mènerez avec vos homologues allemands seront importantes, tant pour mettre en œuvre les décisions du traité d’Aix-la-Chapelle que pour harmoniser les travaux législatifs. Elles feront émerger une culture parlementaire franco-allemande qui irriguera nos systèmes institutionnels dont les différences, je le reconnais volontiers, nécessitent parfois, pour être surmontées, de déployer un art diplomatique consommé. Je tiens toutefois à le répéter : si je continuerai à déployer cet art diplomatique, j’y mettrai cependant deux limites.Non, nous ne partagerons pas notre siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, ni avec l’Allemagne ni avec aucun autre État. » Cette réponse clarifie un peu plus la situation polémique autour de ce siège, cependant il reste à définir comment mettre en œuvre concrètement l’article 8 du Traité d’Aix-La-Chapelle.

Néanmoins, la coopération franco-allemande en matière de défense semble aujourd’hui d’une importance capitale. En effet, les deux plus grandes puissances européennes sont aujourd’hui les seules capables d’assurer efficacement la sécurité de l’Union Européenne, dans un contexte géostratégique complétement bouleversé ces dernières années. En effet, de vieilles certitudes ont été mises à mal : l’éternel allié américain, sous la pression de l’isolationnisme trumpien, ne considère plus la protection du Vieux Continent comme son devoir, alors que l’agressivité militaire d’une Russie en quête de reconnaissance cherche à intimider et à diviser l’UE. De plus, le Brexit complique les calculs européens, puisque l’UE ne pourra plus compter sur l’armée britannique, pourtant la plus forte du continent, pour se protéger.

C’est dans ce contexte qu’il faut étudier la dernière proposition du président français Emmanuel Macron, qui a proposé le 7 février 2020 le début d’un « dialogue stratégique avec (les) partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans (la) sécurité collective ». Loin de mutualiser le contrôle de ses armements – il penserait entre autres à des exercices communs européens -, Emmanuel Macron semble décidé à pousser notamment les Allemands à revoir leurs priorités stratégiques. Ces derniers considèrent toujours les États-Unis, et plus précisément l’OTAN, comme leur plus précieux allié, et la déclaration précédente d’Emmanuel Macron, qui avait considéré l’OTAN « en état de mort cérébrale » avait été très mal perçue Outre-Rhin. Le ton plus conciliant du président français – il est aujourd’hui question de « dialogue » – peut s’interpréter comme une main tendue à Berlin.

« Les Européens doivent saisir cette proposition »

Après divers accrochages avec la chancelière Angela Merkel, dont la plus importante portait sur un budget commun de la zone Euro, auquel les Allemands sont farouchement opposés, la France veut montrer que l’entente franco-allemande peut passer par la défense. Berlin saisira-t-il l’occasion ? Pour l’instant en tout cas, les discussions sont au point mort. Certains journaux allemands accusent la France de vouloir renouer avec les idéaux gaulliens pour asseoir son hégémonie sur l’Allemagne (Die Welt et Der Spiegel). D’autres voix, plus francophiles, suggèrent même d’aller plus loin que le président français. C’est le cas du spécialiste de la défense Johann Wadephul, d’ailleurs vice-président du groupe CDU-CSU au Bundestag : il estime que « les Européens doivent saisir cette proposition » et a même proposé que l’arsenal nucléaire de la France soit placé sous commandement de l’OTAN ou de l’UE, arguant du fait que les concessions demandées à Berlin devaient être également assortis de sacrifices français, par exemple concernant la stratégie. Un compromis pourra-t-il être trouvé ? En tout cas, la rigidité est de mise dans un camp comme dans l’autre. Les différences de philosophie militaire et stratégique (un antimilitarisme beaucoup plus prononcé en Allemagne) et l’histoire chaotique en matière de défense européenne (échec de la CED en 1951, crise des euromissiles dans les années 1980…) ne présagent malheureusement rien de bon.

Illustration de René Leroy

Comment (1)

  • Le Brexit ne signifie pas la fin de la participation britannique à l’Europe de la défense.

    Même si la PSDC ne fera juridiquement plus effet pour le RU, la nation insulaire reste tout de même liée à une multitude d’autres engagements. On peut citer à cet effet l’Initiative européenne d’intervention (IEI) ou même encore et évidemment l’OTAN, dont l’Europe continentale constitue l’un des piliers malgré la politique de Donald Trump.

    En outre, les engagements internationaux du Royaume Uni le lient de fait à l’Europe. Ainsi, malgré le Brexit, rien ne désengage par exemple le Royaume Uni des diverses missions de l’ONU, auxquelles l’Union européenne intervient nommément ou à travers ses Etats-membres.

    On peut enfin mentionner les autres intégrations du Royaume-Uni à l’Europe, qu’elle soit institutionnelle ou nationale. En dépit du Brexit, la coopération dans le renseignement persistera, de même que les accords sur l’armement, etc.

    L’intégration franco-allemande dans la défense n’est donc pas réellement un rééquilibrage du Brexit. Selon les perspectives, elle est soit un “bonus” dans l’intégration européenne, soit une réponse à la défiance de l’alliance atlantique. Dans tous les cas, l’Allemagne n’est pas essentielle à la défense européenne. Au contraire, peut-être faut-il préserver cette division internationale du travail politique : la France pour la défense, l’Allemagne pour l’économie.

    Anonyme
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