La « Franceallemagne », un projet politiquement utopiste mais utopiquement mobilisateur ?

Par Hugo-Louis Leclerc

Les relations franco-allemandes, au-delà de l’amitié, c’est aussi l’ambition de réalisations concrètes qui capitalisent sur ce que nos deux pays ont mutuellement à s’apporter dans ce « Zusammenarbeit » (travail commun). Par-delà la dimension bilatérale, ces travaux ont une empreinte véritablement européenne, si ce n’est qu’ils sont finalement un moteur même pour l’intégration européenne.

Le travail franco-allemand, parce qu’il a fondé la volonté du rapprochement européen avec nos alliés, garde en permanence à l’esprit la perspective européenne dans ses travaux : avoir une vision franco-allemande, c’est être profondément européen. Cela a d’ailleurs une résonance particulière dans la situation actuelle, qui montre la nécessité cruciale du dialogue et de l’action avec notre voisin outre-Rhin, au nom de ce que nous partageons et au nom de l’intérêt que nous avons à travailler et avancer ensemble pour nos affaires bilatérales mais aussi pour faire avancer l’Europe.

Ainsi, l’approfondissement de la coopération franco-allemande dans tous les domaines sert d’exemple pour approfondir la dimension européenne dans les travaux politiques de chaque Etat, en envisageant des interactions au-delà de l’échelle nationale.

Alors que la formule fusionnelle de « Franceallemagne » détonne, elle interroge sur la perspective d’une réelle intégration de nos travaux bilatéraux en osant évoquer un budget commun, un échange de ministres et un Parlement mixte.

La « Franceallemagne », une fiction totalement utopique ?

Tout commence dans la fiction : C’est en regardant la dernière saison de Baron Noir que surgit ce projet politique inattendu. La Présidente de la République, Amélie Dorendeu, explique à son homologue allemand ce projet fusionnel, qu’elle voit comme chance pour l’Europe.

Elle pense alors la « Franceallemagne » comme une audacieuse – et malicieuse – fuite en avant du couple franco-allemand, un plan européen concret qui met en avant une avancée inédite en termes de fédéralisme, un « retour aux sources » de l’action européenne comme l’ont imaginé ses pères fondateurs avec l’acier.

 « Utopique !» lui répond le Chancelier. Les populismes brandiront justement le vice de la supranationalité, l’argument choc de la soumission d’une France qui ne serait plus maître de son destin. Cette perspective, réveillant là la virilité de la nation, éveillerait le scepticisme.Utopique oui, mais mobilisateur cependant. Il s’agit finalement de viser la Lune pour atterrir dans les étoiles, ou plutôt de viser Berlin pour atterrir au milieu du Rhin.

Le rapprochement de nos deux pays, s’il réussissait dans des réalisations concrètes, seraient un exemple d’intégration européenne qui ferait jurisprudence : un exemple en la matière qui ne demanderait qu’à être reproduit.

La « Franceallemagne », une opportunité politique ?

Dans une Europe que l’on dit moribonde, gangrenée par la montée du populisme, l’Union meurt sûrement à petit feu sans pouvoir raviver la flamme qui animait son projet originel.

L’Europe de Schuman et de Monet, c’est une Europe qui ne s’est pas imposée par adhésion à un projet vague de rapprochement des pays, c’était avant tout du concret : La Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) en premier lieu. Cette esquisse d’une union à la dimension européenne, c’est une réalisation concrète qui montre « que ça peut marcher ». D’où ce constat : l’adhésion au projet européen ne se remporte plus sur une idée mais sur une réalisation. Lorsque l’idée fait ses preuves, elle endigue les scepticismes qui ne croient que ce qu’ils voient.

L’Europe d’aujourd’hui est une Europe qui doit avancer comme elle est, sans attendre ni même se focaliser sur plus de « fédéralisme » mais bien en entreprenant des réalisations concrètes qui s’en inspirent pour balayer les scepticismes.

Cela doit nous inspirer pour penser l’Europe de demain. Cette Europe de demain, c’est une Europe du concret, une Europe qui n’ignore pas qu’elle doit être profondément remaniée sans pour autant renier ce qu’elle a réussi. En effet, notre Europe d’aujourd’hui est une Europe certes parfois défaillante, mais une Europe qui a su se doter d’Institutions stables, qui a su mettre en forme un socle d’harmonisation législatif notamment, qui a su construire un espace commun où les personnes circulent librement et qui a permis à de jeunes européennes de découvrir cet espace. L’Europe d’aujourd’hui est une Europe qui doit avancer comme elle est, sans attendre ni même se focaliser sur plus de « fédéralisme » mais bien en entreprenant des réalisations concrètes qui s’en inspirent pour balayer les scepticismes. En ce sens, la « Franceallemagne » serait finalement une CECA 2.0, la réalisation européenne du vingt-et-unième siècle.

Cette « Franceallemagne » frappe fort et étonne. On lève les sourcils mais au fond, l’idée fait réfléchir : en ce sens, on parle « d’utopie mobilisatrice ». La « Franceallemagne » doit être vue avant tout comme une perspective globale de rapprochement, l’occasion d’aller plus loin dans nos travaux et de briser le tabou d’une limite symbolique de souveraineté qui empêche parfois de viser plus loin.

La « Franceallemagne », c’est le moment de créer de véritables instances franco-allemandes de décision dans les échelons institutionnels et les doter d’une identité propre et d’une autonomie sur le champ des affaires bilatérales.

Au niveau institutionnel, c’est imaginer la création d’un Conseil des ministres franco-allemand qui ne soit pas l’addition des deux conseils mais la constitution d’un conseil restreint de secrétaires d’Etat franco-allemands de l’économie, de la culture, de l’éducation, des collectivités territoriales transfrontalières. Le tout serait présidé par les deux secrétaires d’Etat aux affaires européennes qui ont renforcé leur collaboration après le Traité d’Aix-la-Chapelle. Ils prépareraient les travaux et veilleraient au suivi des dossiers en cours évoqués au sein du véritable Conseil des ministres franco-allemand unifié.

Du côté législatif, dans l’esprit d’un Parlement mixte, on créerait une Commission des affaires franco-allemandes qui préparerait les travaux et veilleraient au suivi des dossiers en cours en débat au sein de l’Assemblée parlementaire franco-allemande qui siégerait désormais tous les trimestres.

Ces exemples sont un échantillon de ce qui pourrait aller encore plus loin en matière de bilatéralisation des affaires franco-allemandes. Cette coopération approfondie, si elle aboutit et qu’elle s’avère efficace, montrera que l’Europe, ce n’est rien d’autre que cette interaction avec son voisin sur des sujets variés.

La « Franceallemagne », une utopie qui ouvre un horizon ?

Une telle symbiose franco-allemande doit donc nous amener à réfléchir plus largement sur les perspectives d’approfondissement dans tous les domaines.

Le Traité d’Aix-la-Chapelle sur la coopération et l’intégration franco-allemandes est un élément central pour de nouvelles perspectives de coopération entre nos deux pays : il prévoit notamment que « les deux États approfondissent leur coopération en matière de politique européenne ». Il a été signé en 2019 dans le prolongement du Traité de l’Élysée qui fondait ces ambitions franco-allemandes, et inaugure une ambition nouvelle pour les travaux franco-allemands. Il établit d’ailleurs des projets prioritaires de mise en œuvre dans lequel on retrouve une empreinte profondément européenne. C’est également dans cette perspective que s’est institutionnalisé le Conseil des ministres franco-allemand et l’Assemblée parlementaire franco-allemande que nous avons évoqué plus haut.

Et si finalement, le projet politique d’Amélie Dorendeu dépassait la fiction ? Les chantiers franco-allemands des prochains mois et des prochaines années vont permettre d’œuvrer de façon très concrète pour répondre aux enjeux de cette coopération. De cette ambition suscitée, reste à transformer l’essai et doter nos deux pays d’organismes communs structurels réellement efficaces, donnant alors un exemple et un espoir pour un projet européen renouvelé.

Illustration de René Leroy

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