La région transfrontalière entre la Sarre et la Moselle en pleine tempête…

De Emma Nora Müller

Cela faisait déjà quelques jours que le doute planait sur des potentielles futures restrictions relatives à la libre-circulation des personnes à la frontière entre la Moselle et la Sarre, en raison du taux de contamination important dans le département de la Moselle et la présence préoccupante du variant britannique et sud-africain, lorsque Berlin s’est mis à tenir, au courant du dernier week-end de février, un discours de plus en plus ferme à l’égard des pays frontaliers à l’Allemagne, dont la France.

C’est avec inquiétude que les Mosellans ont suivi de près l’actualité au sujet de la gestion intransigeante du combat contre le Covid-19 mené par le gouvernement allemand, à la frontière entre l’Allemagne et la République Tchèque, ainsi que l’Autriche. Soucieux de voir que des contrôles renforcés à proximité de celles-ci avaient été mis en place, tous se sont mis à croiser les doigts pour que de telles mesures ne soient jamais prises à l’égard de la France et plus particulièrement de la Moselle. Les liens entre la France et Allemagne étant de nature plus profonde que ceux reliant l’Allemagne à l’Autriche ou encore la République Tchèque, il semblait clair que les deux pays de part et d’autre du Rhin trouveraient des solutions communes pour tenter d’endiguer ensemble la propagation du virus.

Néanmoins, certains Mosellans inquiets domiciliés non loin des magasins allemands, s’y sont tous rués samedi 27 février, afin d’effectuer des achats de premières nécessités bon marché côté allemand, comme les frontaliers ont coutume de faire depuis l’accord de libre circulation de Schengen et la fermeture des douanes françaises et des Zölle allemands. Pompes à essence, tabac-presse, supermarchés, grandes surfaces, tous ces lieux ont été pris d’assaut par la clientèle française, qui, la boule au ventre, savait que sous peu le vent allait tourner et qu’elle ne pourrait plus s’y rendre aussi facilement.

C’est alors que l’annonce que tout le monde craignait, de part et d’autre de la frontière sarroise et mosellane, a fini par être rendue officielle dans la matinée du dimanche 28 février: Einreiseregeln an der Grenze zur Frankreich ab Dienstag 2.März verschärft.

Cette annonce n’a dans les faits surpris personne, mais s’apprêtait à bouleverser la vie de plus de 16 000 Mosellans transfrontaliers et les dénommés « Pendler » côté allemand, dorénavant obligés de présenter, à chaque fois qu’ils pénètrent le territoire allemand pour les uns et le territoire français pour les autres, un test négatif au coronavirus datant de moins de 48h.

La décision prise par la Bundesregierung, sans véritable accord, ni négociations préalables avec les principaux intéressés, à savoir le Préfet et certains députés de la Moselle, tels que Christophe Arendt, qui auraient pu négocier aux côtés du Ministerpräsident de la Sarre Tobias Hans, des mesures moins drastiques et contraignantes pour les usagers, a vivement été critiquée côté français.

Qualifiée de prise de décision unilatérale par les mairies de Sarreguemines ou encore de Spicheren, qui toutes les deux déplorent le fait qu’elles n’ont pas été consulté, celle-ci a plongé des milliers de travailleurs frontaliers dans le désarroi, désormais forcés de se rendre tous les deux jours dans des pharmacies ou laboratoires, déjà surmenés avant l’annonce des nouvelles restrictions, et ceux uniquement pour se rendre à leur lieu de travail.

Malgré l’installation d’un centre de prélèvement à l’Eurodistrict SaarMoselle à proximité d’entreprises qui emploient un grand nombre de travailleurs français telles que ZF, entreprise d’équipement automobile, les mesures prises de manière précipitée en réaction aux restrictions par les employeurs de part et d’autre de la frontière, se sont très vite avérées insuffisantes. Toutes les pharmacies et laboratoires ont été pris d’assaut et malgré la mise en place de journées de dépistage gratuite à Sarreguemines et Forbach, les frontaliers se sont retrouvés à attendre dans des files interminables et à faire le tour de tous les endroits dans lesquels il est possible d’effectuer un test, le tout en pleine pandémie, avec un risque de se contaminer, et ceux parallèlement à leur vie professionnelle, le tout en respectant le couvre-feu de 18h.

 En bref, une situation invivable pour les personnes concernées, parmi elles se trouvent, outre les travailleurs transfrontaliers, les personnes tenues de rendre visite à leurs aïeux ou encore les enfants scolarisés de l’autre côté de la frontière comme un Lycée Franco-Allemand de Sarrebruck, qui s’est vu contraint d’organiser de son propre chef un dispositif de dépistage au Covid-19 dans la salle polyvalente de l’établissement. Non seulement les élèves du lycée doivent se faire dépister entre deux et trois fois par semaine, mais leurs parents ont dû trouver des alternatives pour que leurs enfants puissent se rendre à l’école, car la Saarbahn, soit le tram-train qui relie Sarrebruck et ses environs à Sarreguemines, a cessé de desservir le terminus côté français, compliquant ainsi la venue d’une centaine de lycéens français qui avaient pour habitude de prendre le tram pour se rendre en cours.

Apparition de quelques frictions franco-sarroises …

Les Sarrois et les Mosellans sont, depuis le rattachement de la Sarre à l’Allemagne et grâce au processus d’intégration européenne qui a été bénéfique à la Moselle au même titre qu’à la Sarre, devenus de bons voisins, qui entretiennent des liens cordiaux, voire familiaux, en raison de la présence de nombreuses familles binationales sur ce territoire.

 Il n’est pas un week-end sans que des Mosellans se rendent à Sarrebruck pour y effectuer quelques achats ou y déguster une bière au St. Johanner Markt ou sans que des Sarrois se rendent dans les boulangeries françaises limitrophes ou n’aillent se promener lors de week-ends ensoleillés sur les sentiers de randonnées mosellans. Ce lien, aujourd’hui entravé par les récentes restrictions, avait été déjà mis à rude épreuve lors du premier épisode de la pandémie de coronavirus au printemps 2020, lorsque les frontières étaient fermées et surveillées par la Bundespolizei. De nombreux Mosellans, envieux de savoir que de l’autre côté de la frontière la vie continuait de façon plus ou moins normale, tandis qu’eux vivaient confinés, se sont mis à nourrir un certain ressentiment envers la Sarre, lui reprochant de traiter les Français comme des pestiférés en leur interdisant de se rendre sur le territoire allemand. Les Sarrois quant à eux reprochaient aux Mosellans d’être coupables de la hausse du taux de contamination dans leur Bundesland et c’est avec beaucoup de peine que l’on a assisté à certaines scènes conflictuelles entre Sarrois crevant les pneus de voitures appartenant à des Mosellans qui s’étaient garés sur des parkings de supermarchés allemands pendant le confinement ou des Mosellans furieux et revanchards, bien décider à boycotter les supermarchés sarrois et à impacter l’économie sarroise en cessant de dépenser leur argent dans les boutiques de Sarrebruck, dont on sait qu’elles dépendent énormément de la clientèle française.

Néanmoins, le scénario de ce mois de mars se distingue à plusieurs égards de l’épisode de printemps 2020, en effet la Sarre n’a pas mobilisé de patrouilles de polices, ni placé de grosses barrières directement aux postes frontières comme ce fut le cas il y a un an. L’image des camions de la Bundespolizei à la frontière avait été difficile à voir pour les riverains des villes frontalières qui jusqu’à lors ne s’étaient jamais véritablement rendu compte qu’il y avait une frontière qui séparait respectivement la France de l’Allemagne. En effet, les Sarrois et les Mosellans ont la chance de faire partie de ces populations européennes que l’on peut qualifier de « mobiles », qui chaque jour profitent du fait qu’il n’y ait plus de véritables frontières visibles entre leurs deux pays, c’est pourquoi les récentes restrictions d’entrée de territoires les ont beaucoup secoué et véritablement handicapé dans la poursuite de leur quotidien qui est quasi systématiquement réparti entre la France et l’Allemagne. C’est pourquoi, en réaction aux nouvelles mesures le groupe Facebook « Les Frontaliers de la Brême d’Or », a été créé, afin de sensibiliser les politiques visiblement totalement déconnectés du quotidien des Sarrois et Mosellans aux difficultés qu’ils rencontrent et échanger des informations relatives aux contrôles. Le collectif rassemblant non seulement des travailleurs français, mais aussi allemands, a organisé des rassemblements pour manifester leur mécontentement et leur volonté de ne pas se laisser mener à la baguette, comme certains le disent, par des dirigeants qui méprisent les liens et rattachements bel et bien existants entre la Sarre et la Moselle.

Il n’y a plus qu’à espérer pour les Sarrois et les Mosellans, que ces derniers unissent leurs forces, plutôt que de se laisser déchirer par ces mesures, certes bénéfiques sur le plan de la santé, mais aux répercussions critiques pour les frontaliers. Il s’agit là d’une épreuve de plus que les populations franco-allemandes sur place vont avoir à surmonter et il semblerait que des deux côtés de la frontière, Sarrois et Mosellans aient décidé de mener le combat ensemble, au nom de l’amitié franco-allemande qui les unie et au nom du principe européen de libre circulation des personnes.

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