L’Allemagne au Conseil de l’UE, une « improvisation constante » ?

Par Sepanta Salari
L’adaptation a marqué les politiques de la présidence de l’Allemagne au Conseil depuis l’été dernier. Les compromis trouvés ont cependant écarté des questions politiques essentielles. Quelles réussites et quels sacrifices tire-t-on des six derniers mois ? Un bilan de la présidence tournante.

Bien que limitée dans sa gestion au sein du Conseil, l’Allemagne a su s’adapter aux défis posés par la crise de la Covid-19. Certes, la santé étant une compétence d’appui de l’UE, elle ne relève que du domaine d’action des États membres. Mais la marge de manœuvre prévue par le traité sur le fonctionnement de l’UE a permis à la présidence de planifier la sortie de cette crise économico-sanitaire.

D’une part, l’accès à la vaccination contre le virus pandémique a été une première avancée. Des négociations avec les laboratoires Pfizer et BioNTech ont en effet été menées, aboutissant à l’approbation de leur vaccin par l’Agence européenne des médicaments le 21 décembre 2020.

D’autre part, le Conseil de l’UE a concentré ses efforts sur la relance du marché européen, plus grand espace économique mondial. Le budget pluriannuel 2021-2027 compte effectivement un plan de relance post-corona de 750 milliards d’euros. D’abord établi par les dirigeants européens en juillet et renégocié avec le Parlement et le Conseil en décembre suite aux vétos posés par la Hongrie et la Pologne, ce plan de relance Next Generation EU a été, à multiples reprises, qualifié d’historique. L’analyse du politiste Nicolai von Ondarza indique que cette étape fait poindre « l’objectif le plus important » du second semestre 2020.

Un succès à demi-teinte

Le terrorisme a constitué une autre problématique centrale pour la présidence. Après une vague d’attentats transfrontaliers, le 10 novembre dernier, les dirigeants européens ont exprimé leur volonté de trouver une solution « coordonnée et rapide ». Confirmée trois jours plus tard par une déclaration formelle des ministres de l’intérieur, cette détermination tombe néanmoins dans les méandres bureaucratiques de l’Union. Les solutions anti-terroristes se heurtent à de lourdes entraves techniques les rendant inatteignables d’ici les années à venir, sans compter les décisions de la Cour de Justice de l’UE rendant illégal l’accès aux données détenues par les opérateurs du Web.

En outre, l’Allemagne a établi un programme culturel au Conseil. Earth Speakr, Oekoropa, Faces of Europe, Europaküche, Tell me about Europe, Europe in Film… De nombreux projets créatifs ont été produits pour y être attachés, mais on peut se demander si l’accueil des Européens a été une réussite.

Il serait également inexact de considérer le retrait du véto hongro-polonais sur le budget pluriannuel comme une prouesse. Théo Boucart du magazine Taurillon met en exergue le caractère conciliateur de Next Generation EU. En effet, en vue d’obtenir l’unanimité, les ambitions initiales du plan de relance ont été amoindries, si bien que le Parlement européen s’est montré indigné face au compromis trouvé, soulignant une insuffisance de 39 milliards d’euros pour le développement de 15 autres programmes.

Le revers de la médaille

On peut craindre que ces autres programmes aient été délaissés, bien qu’officiellement évoqués au Conseil européen des 10 et 11 décembre. D’abord, alors que l’Union s’est engagée pour la neutralité climatique à l’horizon 2050, le Conseil de l’UE a écarté la transition énergétique. Ensuite, la réforme de la politique migratoire n’a pas pu être résolue, comme l’avoue l’Ambassadeur de l’Allemagne en France sur Twitter. A ce sujet, le dossier turc joue un rôle prépondérant, notamment depuis l’accord sur l’immigration du 13 mars 2016.

L’importance d’Ankara ne se lit pas que de l’angle migratoire. Sous prétexte de chercher des hydrocarbures en mer Méditerranée, la Turquie a visé à gêner ses voisins européens en septembre. Le mois suivant, son chef d’État a relancé les provocations avec ses commentaires sur la place de l’islam en France, suscitant une vague anti-française au-delà des frontières de son pays. Ces tensions politiques et militaires, impliquant trois membres de l’UE, dévoilent en réalité l’hésitation du Conseil à intervenir. Alors qu’il est l’institution européenne de la politique étrangère par excellence, le Conseil, sous la présidence de l’Allemagne, semble avoir mis de côté les dossiers géopolitiques épineux.

Ces problématiques glissées au fond des portefeuilles des ministres, ne restent pas, au fond, moins essentielles que la Covid-19.

De Berlin à Lisbonne, entre Pékin et Washington ?

Quand bien même le Conseil de l’Union européenne aurait entamé un pas non-négligeable vers l’issue de la crise, il ne l’a fait que sous la pression du temps et la menace de la pandémie. Tandis que la Vice-présidente du Parlement européen Katarina Barley évoque de la « gratitude » des pays membres envers les politiques du Conseil mené par l’Allemagne depuis juillet 2020, le représentant de l’Allemagne auprès de l’UE Michael Clauß, lui, met en évidence une « gestion de crise permanente et [une] improvisation constante ».

Il faut rappeler que la présidence du Conseil de l’Union européenne est rotative. M. Clauß a d’ores et déjà laissé sa place à son homologue portugais qui, naturellement, doit se focaliser sur la crise du Corona. Mais, d’ici juillet 2021, celui-ci prévoit également l’établissement d’un salaire minimal à l’échelle européenne et, plus notablement encore, une politique étrangère visant l’Inde comme partenaire privilégié de l’Union.

Après tout, la crise de la Covid-19 et le changement présidentiel en outre-Atlantique constituent un bon contexte pour réévaluer la place de l’Europe parmi les puissances internationales.

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