Le candidat Friedrich Merz

Le 33ème congrès de la CDU, le plus grand parti d’Allemagne, commence ce vendredi. Après presque deux décennies avec Angela Merkel à la tête du parti et du pays, une nouvelle ère s’ouvre pour la CDU. Trois candidats se disputent cette place et présentent des projets très différents pour leur parti et pour l’Allemagne. Mais l’élection d’un nouveau président ce week-end est bien plus qu’une question de personnage politique. Il s’agit du repositionnement d’un parti qui, pendant des décennies, s’est concentré sur la figure politique de Merkel et le tournant du parti qu’elle a impulsé, vers le “centre”. Beaucoup en Allemagne se demandent ce que la CDU représentera encore réellement dans la période qui suit l’ère Merkel. Moritz nous donnera un aperçu de la situation. Il est membre de la CDU et des organisations de jeunes et d’étudiants du parti depuis plusieurs années. À la fin de ses études, il s’est impliqué dans la politique de l’éducation pendant deux ans en tant que président de l’Union des élèves de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et a fait connaissance avec son parti à différents niveaux. Moritz étudie actuellement le droit international et européen à l’université de Cologne et n’est chargé d’aucune fonction dirigeante au sein de la CDU ou de ses organisations. Nous espérons donc qu’il nous fournira une analyse complète et approfondie de cette conférence des partis. L’objectif est de montrer l’énorme influence que ce congrès de parti aura sur les élections au Bundestag à l’automne, sur l’avenir de l’Allemagne et donc aussi sur l’avenir du tandem franco-allemand.

De Moritz Josef Jacobs – traduction de René Leroy

L’antithèse du candidat Laschet est Friedrich Merz. Merz symbolise l'”ancienne” CDU, la CDU avant Angela Merkel. Né en 1955 dans une famille d’avocats catholiques de la région conservatrice du Sauerland, son père était juge au tribunal du district d’Arnsberg, et sa mère était issue d’une vieille famille d’avocats et de politiciens. On rapporte que le père de Merz, qui enseignait le droit dans le même lycée que celui dans lequel son fils était scolarisé, fuyait les professeurs de son fils dans les couloirs de l’école. Ce dernier aurait été un véritable “jeune sauvage” dans ses dernières années d’école – malgré son appartenance à la Junge Union.  Merz a apparemment rapidement retrouvé son sang-froid et, après avoir obtenu son diplôme de fin d’études secondaires et effectué son service militaire, il a étudié le droit à Bonn et à Marburg dans les années 1980. Il a obtenu son diplôme en 1985 avec le deuxième examen d’État et a été brièvement nommé juge stagiaire. En 1981, Merz a épousé l’avocate Charlotte Gass – aujourd’hui directrice du tribunal du district d’Arnsberg – avec laquelle il a trois enfants.

Friedrich Merz a également ce que la CDU appelle « der Stallgeruch » – il incarne à la fois les valeurs du parti tout en étant un modèle de réussite, par son évolution interne exemplaire. Merz s’est engagé politiquement en tant qu’écolier, cofondant le syndicat Schüler en 1972 et présidant le syndicat Junge dans sa ville natale de Brilon. Quatre ans après avoir obtenu son diplôme de droit, il est entré au Parlement européen en 1989 et a ensuite été membre du Bundestag allemand pendant 15 ans. Merz est rapidement devenu un homme de pouvoir recherché au sein du groupe parlementaire CDU/CSU. À partir de 1998, il a été vice-président du groupe parlementaire et, après la démission de Wolfgang Schäuble en 2000, il en est devenu le président. Merz était arrivé au centre du pouvoir de la CDU et dirigeait le groupe parlementaire en tant que chef de l’opposition contre le gouvernement fédéral rouge-vert du chancelier Gerhard Schröder. Un rôle dans lequel il se sentait clairement à l’aise, mais que seulement deux ans plus tard la jeune chef du parti, Angela Merkel, a contesté avec succès. La perte de la puissante fonction de chef du plus grand groupe parlementaire fut un traumatisme pour Friedrich Merz. Lui, qui a tout réussi politiquement et professionnellement, a été dépassé au sommet de sa politique par une jeune femme – une étoile montante de l’Est. Merz est resté un simple député pendant quelques années et s’est définitivement retiré de la politique en 2009.

Au cours de ses dernières années au Bundestag, M. Merz est devenu partenaire du grand cabinet d’avocats international Mayer Brown et a ensuite rejoint les conseils de surveillance d’importantes sociétés allemandes telles que la Commerzbank, le groupe AXA et la Deutsche Börse AG. Pendant ces années, le politicien conscient du pouvoir s’est transformé en avocat d’affaires et en lobbyiste qui est néanmoins resté lié à la politique. Ainsi, M. Merz est devenu président de l’Atlantik-Brücke (un groupe de réflexion germano-américain disposant des meilleures connexions) et a fondé en 2005 une association de soutien à l’Initiative Neue Soziale Marktwirtschaft (Nouvelle initiative d’économie sociale de marché), une organisation qui prône des réformes économiques plus libérales du système économique et social. Enfin, entre 2016 et 2020, il a été président du conseil de surveillance de BlackRock Germany, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde.

Friedrich Merz, qui a déjà parlé de la “déclaration d’impôt sur un dessous de bière” dans certains discours pour promouvoir la simplification bureaucratique des activités entrepreneuriales, est aujourd’hui considéré comme ayant une grande expertise économique. Merz s’est toujours positionné en tant que politicien économique en période de politique active et a acquis une expérience de la libre entreprise dans les années qui ont suivi sa carrière politique. C’est une façon de le lire – cependant, le débat sur la carrière d’homme d’affaire des politiciens en Allemagne est toujours mené d’une façon beaucoup plus négative que dans d’autres pays. Merz, par exemple, a été accusé à plusieurs reprises de conflits d’intérêts dans ses diverses activités pour des entreprises, dans des associations et en politique. Lorsque Merz a décidé de se présenter pour la première fois à la présidence de son parti en 2018, une grande partie de la couverture médiatique a porté sur les conflits d’intérêts éventuels avec son travail à BlackRock. Aviateur amateur, son avion de sport a été étiqueté comme un jet privé. Enfin, il eut le malheur de se considérer comme faisant parmi la “classe moyenne supérieure” – une classification audacieuse pour un homme à la tête du conseil de surveillance du plus grand gestionnaire d’actifs au monde. La question qui se pose ici est de savoir quel est le degré de mise en réseau avec les entreprises, quel est le degré d’expérience professionnelle dans les affaires autorisé pour un homme politique. Comme le public allemand et la CDU ont apparemment opté pour une approche “moins c’est plus”, son passé professionnel lui porta préjudice : le congrès a décidé de ne pas l’élire et, une fois de plus, l’homme au « Stallgeruch » a perdu contre une femme – cette fois-ci, c’était Annegret Kramp-Karrenbauer.

Mais maintenant, Friedrich Merz veut être à nouveau fixé. Il a annoncé sa nouvelle candidature le 25 février 2020, en même temps que l’équipe Laschet-Spahn. Une fois de plus, il met sur la table des sujets classiques, conservateurs et libéraux sur le plan économique. Merz prône l’allègement des contraintes freinant selon l’économie, la promotion de l’esprit entrepreneurial, la réduction de la dette, l’idée d’une force de police dotée de plus de pouvoirs, il est favorable à des expulsions en grand nombre et défend une transition énergétique économiquement compatible – des positions avec lesquelles la CDU peut espérer, compte tenu des attentes d’une certaine partie de son électorat, un grand succès électoral. Cependant, à l’été 2020, Merz s’est de nouveau attisé les critiques lorsque, en réponse à une question sur son avis quant à l’idée d’un chancelier homosexuel, il a répondu que la sexualité était du ressort du privé tant qu’elle était dans les limites de la loi et n’impliquait pas d’enfants. Merz fit réapparaître un certain ressentiment contre les homosexuels – pour beaucoup, c’était, là, l’affirmation de son côté très conservateur. Même lors de sa première candidature, il a étonné tout le monde avec des exigences conservatrices, en allant jusqu’à remettre en cause le droit d’asile général. Des positions qui ne faciliteront certainement pas la recherche de partenaires de coalition. Pour Friedrich Merz, la promesse de continuité est différente de celle d’Armin Laschet. Pour Merz, la CDU s’est éloignée de sa ligne directrice durant l’ère Merkel, cédant du terrain aux opposants politiques de tous bords. Il est partisan d’un retour à cette voie.

Il y a quelques mois, Merz a présenté un livre qui a été reçu dans les médias comme une “lettre de candidature de 260 pages”. Il est intitulé “Neue Zeit. Neue Verantwortung”, que l’on pourrai traduire par « Un nouveau temps, une nouvelle responsabilité ». Une chose est claire : il est déterminé. Il est prêt à assumer la responsabilité de son parti et tous ceux qui partagent avec lui le “traumatisme de Merkel” et veulent revenir à l'”ancienne” CDU voteront donc pour Friedrich Merz samedi. 

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