Le “Corona-scepticisme” en France et en Allemagne

Par Mona Sabot

Les Kartes Blanches sont des articles écrits pour la plupart par des étudiants franco-allemands, issus de différents horizons. Publiés tous les quinze jours, ce sont des tribunes ouvertes à ceux qui veulent écrire sur un sujet en particulier et étayer leur point de vue. Les sujets sont libres et ne suivent pas nécessairement les travaux de DenkFabrik. Ils sont une manière de garder une activité de réflexion libre et ouverte.

Alors même que la crise du Coronavirus semble battre son plein en Europe, certains semblent vouloir en faire abstraction. Aluhüte, notoires complotistes en Allemagne ou encore Gilets Jaunes en France, tant de mouvements anti-masques bourgeonnent aux quatre coins du continent, soulignant la prégnance de la volonté individuelle et surtout de ce que son absence volontaire peut engendrer. Pourtant, les chiffres sont clairs: l’on ne dénombre pas moins de 7000 cas dans les dernières vingt-quatre heures en France, de nouveaux clusters se forment en Allemagne après le scandale des abattoirs en Rhénanie du Nord et une rechute en Bavière. Mais certains s’obstinent à ne pas porter le masque ou à ne pas respecter les règles sanitaires en vigueur, par peur que cela ne soit autre que l’une des plus vicieuses manifestations du pouvoir en place qui chercherait par ces privations à museler un peuple avide de liberté d’expression. Nonobstant la présence d’une crise sanitaire inédite, le masque est vu comme une „censure” ou encore un énième abus de pouvoir des dirigeants politiques.

« Le masque, c’est la porte d’entrée vers la dictature mondiale », scandent les quelque 300 manifestants lors d’une manifestation „anti-masques” place de la Nation à Paris, à la fin août 2020. Les manifestants ne cachent pas leur défiance envers le gouvernement français et l’exécutif : „La REM… On étouffe!”, s’époumonent-ils. Au-delà de la frontière rhénane, un mouvement similaire contre le port du masque et la „privation de libertés” qu’il impliquerait, s’attaque aux dirigeants. De par le caractère presque ad hominem de ces initiatives offensives, l’on peut déduire que ces mouvements, en France et en Allemagne, sont purement politiques : il n’est pas simplement question du refus de porter un bout de tissu sur le bout de son nez à longueur de journée — cela va au-delà.

Ces mouvements „anti-masques” ressuscitent une certaine défiance envers les grands de notre monde, dans les mains desquels se trouvent placés notre quotidien et la manière dont nous le mènerons. Cependant, est-ce justifié? Emmanuel Macron et Angela Merkel devraient-ils revenir sur des mesures liberticides selon certains, mais sans lesquelles nombre de nos concitoyens trouveraient probablement la mort?

La continuité révolutionnaire française

Le fait que les décisions gouvernementales concernant la restriction des libertés en vue d’endiguer la pandémie fassent des remous en France marque une certaine continuité avec une année déjà riche en soulèvements et protestations. Le gouvernement Philippe avait déjà fait connaissance avec le mouvement des Gilets Jaunes, et avait joué à chat avec leurs revendications, en invoquant l’article 49-3 de la Constitution par exemple. Frange peu identifiable de la population française de par son hétérogénéité politique, ou encore socio-économique, le mouvement des Gilets Jaunes s’est posé en principal ennemi du gouvernement.

Il semble donc presque logique qu’ils se joignissent, pour certains, aux complotistes selon lesquels les masques sont faits pour dompter la population, pour soumettre le peuple à un gouvernement manipulateur sous l’égide d’un président jupitérien. Si les „anti-masques” ont donc un fond politique en concordance avec les mouvements auxquels la majeure partie appartiennent, ils ont trouvé soutiens et sources d’inspiration: le mouvement anti-masques fut entériné aux États-Unis et presque encouragé par le Président Donald Trump et il y prit une ampleur phénoménale.

Ce qui donne sa „légitimité” au sens non-wéberien du terme à ces mouvements défiants — signes les plus démonstratifs d’un manque absolu de confiance en les dirigeants — ce sont des figures tutélaires qui s’élèvent presque en gourous des protestations, en réels tribuns des doléances populaires. Comme des dirigeants politiques, ils prennent la parole et dénoncent les problèmes. Ce fut le cas, par exemple, de Didier Raoult avec son hydrochloroquine (alternative médicale qui n’émane pas du gouvernement, et c’est là le plus important, avant même l’efficacité du médicament).

Une „indiscipline” allemande inhabituelle

En juillet, les visages se tournèrent de l’autre côté du Rhin et l’attention mondiale fut portée sur nos voisins allemands. À Berlin, une manifestation d’”anti-masques” prit place, ce qui étonna le reste du monde. Réputés pour leur discipline, certains allemands aspirent pourtant à s’affranchir du joug de ce bout de tissu qui nous limiterait dans nos faits et gestes et que l’on nous impose.

Une première manifestation rassembla une centaine de personnes sur la Pariser Platz devant la Porte de Brandebourg, invoquant les mêmes motifs et plaidant pour des mesures sanitaires moins liberticides. Mais le 28 août 2020, un autre rassemblement d’environ 38.000 personnes prit place et il inquiéta le gouvernement allemand: des manifestants, un groupuscule principalement d’extrême-droite et aux pratiques violentes, tenta de rentrer dans le Reichstag. Pénétrer le pouvoir politique et l’empêcher de gouverner, tel semblait être le but des perturbateurs. Si l’acte en lui-même échoua du fait d’une intervention musclée des forces de l’ordre, la symbolique n’en resta pas moins forte.

La chancelière allemande ainsi que son parti semblent bien souvent trouver des compromis pour régir avec et pour le peuple. Mais cette atteinte au symbole qui constitue le coeur de la démocratie allemande relève de l’incongru: nombre de drapeaux nazis furent fièrement brandis devant le Reichstag, alors que ces symboles “n’ont pas leur place devant la Chambre des députés” a dénoncé le vice-chancelier et Ministre des Finances Olaf Scholz. De plus, ils ne semblent pas avoir un rapport avec la pandémie et le port du masque qui va de pair avec elles, initialement objets des protestations.

Le scepticisme vis-à-vis du Coronavirus et des mesures plus protectrices que liberticides comme le port du masque mettent à mal, en France comme en Allemagne, la puissance publique, en remettant en cause leur légitimité à imposer ces mesures. En France, il est surtout question de s’inscrire dans la continuité d’un mouvement de protestations générales qui secouent la France depuis le début de la Présidence d’Emmanuel Macron. La remise en question des mesures sanitaires par des groupes extrémistes en Allemagne, si elle semble plus étonnante, révèle une défiance inhabituelle d’une frange du peuple, qui pourrait révéler une faille dans l’ataraxie politique allemande.

Force est de constater que les similarités entre les comportements des peuples allemand, français et même américain et le fait que ces mouvements „anti-masques” soient pléthoriques leur confèrent comme une triste légitimité, invitant l’individu à faire fi des conséquences des actions individuelles dans un contexte inédit de pandémie mondiale.  La responsabilité qui incombe à chacun est fragilisée par de tels mouvements, qui remettent en question les choix essentiels de ceux qui se chargent de notre santé.

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