Littératur

 

Par Caroline

La littérature, une porte vers la compréhension de l’altérité

A propos du langage, Wittgenstein disait ceci : « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. »

Il est toujours courant chez ceux qui s’intéressent à une culture nouvelle de se demander : Comment penser l’autre ? Comment comprendre l’autre quand le langage est une barrière, un infranchissable, déterminant une vision imprécise de ce qui paraît devant nous ?  Nous aspirons, à mes yeux, tous à une compréhension bien que différente mais complète au travers de l’art, première porte de ce qui est hors de nous.

Alors, quand on m’a proposé d’écrire mensuellement au sujet de la littérature allemande, j’étais enthousiasmée de partager un morceau de ce qui pouvait susciter un intérêt et une découverte de l’Allemagne. Cependant ma première crainte, fut qu’elle n’intéresse pas, ou peu. Il est vrai aussi que, qui peut se vanter d’avoir lu des œuvres allemandes, récentes ou classiques parmi ceux de ma génération ?

A l’heure de l’hégémonie culturelle anglo-saxonne, il me paraissait nécessaire de nager plus longuement à l’inverse des vagues pour en déceler chez nos voisins allemands : des textes, des fragments, des livres et des romans pouvant nous en apporter davantage que ce qu’ils n’en paraissent. Par la suite, vous donner, chers lecteurs, des pistes nouvelles hors des pensées omniprésentes du moment.

Pour regrouper les textes et choisir un corpus adapté, cela ne fut pas une mince affaire ; classiques ? modernes ? chez qui piocher ? des très lus ? des inconnus ? Puis enfin, j’ai décidé de fonctionner de telle manière : ces publications mensuelles regrouperont toujours deux œuvres de mon choix qui s’intégreront tant bien que mal dans une thématique plus générale. Parmi ces œuvres, une sera issue de la littérature plus classique, et l’autre du monde des auteurs contemporains, ainsi du XIXe à aujourd’hui et même demain.

Le thème de ce mois-ci, et vous m’en verrez désolée de rappeler mon titre (supra), est celui ainsi d’embrasser l’altérité. Par altérité, je n’entends pas forcément une différence culturelle seulement, mais bien tout ce qui n’est pas nous, alors l’autre comme sujet, autrui partageant ce monde. Cette thématique, notamment au travers des événements qui surgissent en ce moment, est majeure. Le confinement nous ayant tous affectés, nous retrouvant seuls, assis là sur nos sofas « en attendant Godot », la seule conversation possible fut alors pour beaucoup dans les livres et au travers des récits qu’ils ont su nous offrir. Ces conversations sont aussi venues me chercher, parfois elles furent ennuyeuses, d’autres riches, et d’autres encore énervantes, mais de mon jardin hétéroclite, je vous en ai sélectionné deux :

Ma première lecture concerne prioritairement les événements qui nous entourent, répondant ainsi à la célèbre phrase d’Auguste Comte : « Savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir ». Celle-ci s’intitule Ich Rede von der Cholera, et est un manuscrit de Heinrich Heine d’avril 1832, qui a été à nouveau publié récemment sous la forme d’un court récit chez Hoffman und Campe. Heine ici dépeint la crise du choléra qui a fait rage à Paris en 1832 en tant que correspondant allemand pour le Allgemeiner Zeitung. Ce court texte vaut le détour : non seulement pour les qualités stylistiques des articles de Heine, représentant le journalisme littéraire du XIXe, mais aussi à des fins de comparaisons avec la situation actuelle. Ce qui est admirable dans ce récit, c’est d’abord cette verve, cette fougue avec laquelle Heine dépeint cette crise. Les éléments s’enchainent, sont rapides, il s’agit d’expliciter ce qui se passe à Paris aux lecteurs du journal, et en peu de pages, de manière aussi précise que possible. Nous assistons alors à des scènes apportant une critique de cette crise et des réactions qu’elle entraine. Ces réactions qui, par ailleurs nous rappellent celles de notre époque : « Man sagt, auf dem Hotel de Ville seien seitdem über 120 000 Pässe ausgegeben worden. Obgleich die Cholera sichtbar zunächst die ärmere Klasse angriff, so haben doch die Reichen gleich die Flucht ergriffen».
Deuxièmement, il y a aussi des éléments plus intimes, qui y sont décrit par Heine, avec comme une certaine quiétude, une douce légèreté, peut-être pour montrer cette habitude à l’horreur qui s’installe: « « Wir werden einer nach dem anderen in den Sack gesteckt ! », sagte seufzend mein Bedienter jeden Morgen, wenn er mir die Zahl der Toten oder das Verscheiden eines Bekannten meldete ».

Parfois aussi Heine se plait à représenter de manière romantique les perdus de cette crise et on pourrait ressentir aussi qu’il fait allusion à sa propre condition, lui qui une fois en France a toute sa vie ressenti la nostalgie de l’Allemagne : « Bei andern erwachte plötlich ein unendliche Sehnsucht nach dem teuren würdigen Rheins, nach den geliebten Bergen, nach dem Holdseligen Schwaben, dem Lande der frommen Minne, der Frauentreue, der gemütlichen Lieder und der gesünderen Luft. »

Je n’analyse pas davantage le récit, vous laissant la joie de la découverte. Simplement, que tirer de cette lecture par rapport à notre thème initial ? Il faut pour cela aller chercher du côté de l’incompréhension, mais aussi peut-être de la peur lors d’une crise. Quoi de mieux alors qu’une analogie avec un élément du passé, non seulement pour comparer, mais aussi comprendre ! Comprendre que ce qui nous arrive est déjà arrivé, que nos comportements, bien que nouveaux, sont purement humains. Il restera des stigmates de cette crise, comme de celle de 1832, et que tous auront alors des visions à donner et des paysages à écouter.

Ma seconde lecture porte davantage sur le dialogue au sein de la littérature. J’ai choisi pour cela, le recueil de textes courts intitulé Kaffee und Zigaretten de Ferdinand von Schirach et publié en 2019 chez Luchterhand. Ce recueil autobiographique se découpe en 48 textes brefs, nous montrant des éléments de la vie de l’auteur et évoquant en majeure partie, bien qu’implicites, les étapes de sa dépression. Ce livre a fait surgir bien des débats. En effet, celui-ci se place en retrait des récits que pouvait nous fournir Schirach habituellement. Nombreux sont ceux qui n’ont pas su trouver satisfaction dans ces nombreux textes brefs. Il me semble néanmoins que ces textes sont tels un travail d’orfèvre, tous ont une place, une valeur bien déterminée et contribuent aussi à la compréhension de l’auteur qui a cherché à s’exposer dans un exercice autobiographique. Cela nous rappellerait presque l’exercice des Tropismes de Sarraute.

Schirach aborde des thèmes variés, parfois personnels, mais souvent liés à des enjeux bien réels de notre temps. Nous passons ainsi de textes abordant, par exemple, les capacités de synesthésie de l’auteur dès son plus jeune âge : « Er glaubt, die anderen Kinder würden das Gleich sehen, das Wort Synästhesie lernt er erst viel später. », à des textes touchant à des sujets plus généraux et moins intimes comme l’influence qu’à le langage sur nos actions : « Es ist die Sprache, die unser Bewusstsein verändert ». Malheureusement le temps me manque pour dresser un tableau de tous les sujets traités, mais c’est une vraie relation qui se fait avec l’auteur dans ce recueil, telle une discussion traitant de sujets variés et laissant place à la réflexion. L’écriture de Schirach contribue aussi à cela, il arrive, par des phrases très plates, à décrire si justement ce qui parait à lui. C’est au fond la force de ce recueil, de nous permettre de nous retrouver avec l’auteur, mais aussi avec nous-même face à des sujets dont les réponses ne peuvent être que complexes. Schirach nous ouvre la voie à l’interrogation. Il ne fait que signaler le tropisme, ou les tropismes, sans trop les expliciter. Ou bien donne un avis personnel. Mais le travail reste pour nous, lecteurs, d’apporter notre pierre à l’édifice, de rechercher ce qui fait problème dans les thématiques abordées par l’écrivain.

Alors si l’altérité doit être comprise dans un livre, non seulement l’altérité de l’autre, mais aussi l’altérité d’une pensée allemande, parce qu’elle s’attaque à des notions que nous français ne possédons pas comme le Zeitgeist, ou le Heimat, c’est bien dans ce livre qu’elle peut être puisée. Schirach, c’est un questionnement sur le monde, sur nous-même et sur nous tous qui formons cet ensemble, qui faisons corps.

La révélation de ce que nous vivons, de ce que nous sommes et de ce qu’est l’autre, par les mots, voilà la voie, la vraie, à vos livres !

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