Quel avenir pour l’Europe de la défense ?

Par Yann von der Brelie

Alors que la présidence de Donald Trump touche à sa fin et que l’Allemagne comme la France s’approchent d’échéances électorales importantes, le couple franco-allemand est toujours dans l’impasse quant au projet d’une Europe de la défense. Porté avec insistance par Emmanuel Macron depuis 2017, il se heurte depuis à une certaine réluctance outre-rhénane.

« L’idée d’une autonomie stratégique de l’Europe va trop loin si elle nourrit l’illusion que la sécurité, la stabilité et la prospérité de l’Europe pourraient être garanties sans l’Otan et les États-Unis ». Voici ce que déclarait au grand dam du président français la ministre de la défense allemande Annegret Kramp-Karrenbauer début Novembre à la revue Politico. Ce positionnement tranché vient seulement quelques jours après l’approbation par les 27 de l’élargissement du dispositif de la Coopération Structurée Permanente (CSP) et des fonds qui vont avec à des pays tiers non-européens, notamment aux membres de l’Otan, Grande-Bretagne et États-Unis en tête. Cette idée portée par la présidence allemande du conseil a été acceptée tant bien que mal par la France, qui avait déjà dû se contenter d’un Fond Européen pour la Défense divisé par deux par rapport au projet initial.

Les ambitions françaises en matière de défense européenne commune semblent ainsi se heurter en permanence à une politique allemande réticente:

La mise en place du CSP afin de renforcer une coopération européenne restreinte ? Oui mais on ouvre la porte aux États-Unis et à l’Otan en général. La création d’un fond européen pour la défense à 13 milliards d’euro ? Oui mais il n’en fera que 7 milliards. La transition vers une souveraineté européenne en terme de défense et d’armement ? On préfère rester sous le parapluie américain. Une armée européenne commune ? Ne posons même pas la question.

Mais qu’est-ce qui explique un tel décalage entre la vision française et allemande d’une Europe de la défense ?

En premier lieu se pose un problème d’ordre financier. Si l’Union Européenne veut se substituer à l’Otan et subvenir de façon indépendante à ses propres besoins en terme de sécurité, il y aura des fonds à débloquer en conséquence. Selon Claudia Major de la fondation allemande « Wissenschaft und Politik » en supposant des investissements importants, un tel processus ne devrait pas durer moins de dix ou vingt ans avant d’aboutir, laps de temps durant lequel l’Union Européenne aura donc quand même besoin de l’Otan et des États-Unis pour assurer sa protection.

De plus les systèmes d’armement ne sont pas harmonisés au sein de l’Union. Par comparaison: quand nous possédons presque 180 systèmes d’armement différents, les États-Unis n’en ont qu’une trentaine. Sans uniformisation la coopération militaire se révèle être plus difficile, plus couteuse et moins efficace. Et sur ce terrain c’est la France qui fait bande à part, notamment avec ses Rafales, utilisés dans aucun autre pays de l’Union.

Enfin se pourrait-t-il que les positions françaises et allemandes ne soient finalement pas si distantes l’une de l’autre ?

Car des deux côtés le constat est clair: les États-Unis se désintéressent petit à petit du vieux contient et l’Union Européenne doit se responsabiliser en terme de défense pour ne pas se retrouver à nu. Des deux côtés du Rhin il y a une volonté affichée d’augmenter les moyens alloués à la défense et à l’industrie de l’armement européennes et de s’émanciper du grand frère américain. Pourtant les approches ont été différentes. La France a voulu profiter du caractère iconoclaste de la présidence de Donald Trump et de sa bruyante remise en question du rôle militaire américain outre-Atlantique pour faire avancer le projet d’une Europe de la défense. L’Allemagne a quant à elle préféré la stratégie des petits pas. Initier une transition vers un système de défense européenne sans pour autant tourner le dos trop brusquement à un allier puissant. Et parmi le réformisme affirmé d’Emmanuel Macron et l’approche plus prudente et conservatrice d’Angela Merkel les pays européens ont choisi. Plutôt des petits pas bien éclairés qu’un pas de géant vers l’incertitude.

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